Rentrée littéraire : Betty, une histoire des corps

Pour cette rentrée, Tiffany McDaniel propose une histoire de famille, une histoire des corps

C’est une fresque familiale que propose Tiffany McDaniel dans son roman Betty, paru lors de cette rentrée littéraire aux éditions Gallmeister. Le thème de la transmission y est omniprésent bien que dissimulé par le point de vue naïf de la narratrice, encore enfant. Mais elle grandit, et ses récits anecdotiques révèlent de plus en plus explicitement ce qui lie les traumatismes de ses frères et sœurs à ceux de ses parents. Le père est un Cherokee , de ceux qui ont le teint mat et qui ne peuvent être que l’œuvre du diable. On les bat. La mère, elle, est blanche. Son seul malheur est d’être une femme. On les viole. C’est de ces violences infligées au corps qu’héritent les enfants de la famille Carpenter.

Une histoire d’écriture

Ce sont ces corps que raconte la narratrice Betty. Elle est la cinquième enfant. Et elle détient un pouvoir quasi magique, celui des mots. Grâce à eux, elle soigne l’âme des siens. Elle écrit, elle donne corps. Le langage n’est autre que le corps de la souffrance et des pensées. C’est dans ce sens que Tiffany McDaniel propose un roman complètement inscrit dans la lignée du roman américain de son époque1. En quoi le corps occupe-t-il une place essentielle dans le roman ? Le corps incarne le thème même du roman, la souffrance des opprimé(e)s. Mais le corps c’est aussi les mots en tant que matérialité nécessaire à la survie. Ainsi, le roman peut se lire comme le combat d’une soupçonnée malédiction qui repose sur la famille, qui pourrait bien être dominée par le pouvoir magique de cet autre corps, les mots.

Betty, c’est le roman des corps mutilés.

Des corps qui portent les traces de la brutalité du racisme

Landon Carpenter, le père, est Cherokee. Il marche avec une canne depuis que des collègues ont décidé de le battre en raison de ses origines. Aussi, Betty est celle qui ressemble le plus à son père. Et à l’école, elle subit le harcèlement de ses camarades qui veulent savoir si elle a une queue, tel court la rumeur. Au sol, on lui baisse la culotte. Corps à terre, corps humilié, c’est également ce que subissent les femmes de cette famille.

Dans le roman, dans cette famille, les hommes violent les femmes.

La mère a subi les violences sexuelles de son père et aujourd’hui, c’est le grand frère qui s’approprie le corps de Fraya, la grande sœur de Betty. Flossie, la seconde sœur de Betty, veut faire de son corps l’objet de sa réussite. Elle veut être belle pour être actrice. Or, comme la malédiction semble l’avoir dicté, elle aussi échoue. Elle n’a pas choisi de perdre sa virginité avec ce garçon et elle se marie sans réellement aimer. L’enfant n’est pas désiré. Et le refus de continuer à donner son corps à son mari la conduit au divorce et à l’auto-destruction.

Des corps qui portent les traces du démon

Selon ce que Betty a appris de son père, l’âme se situe sous l’arrête du nez. Elle a appris que Landon a défiguré le père de sa mère pour le punir de son comportement criminel. Alors, quand elle découvre ce que Fraya subit, parce qu’elle ne peut pas dire, crier ce qu’elle sait, elle saute sur Leland et lui enfonce le couteau dans le nez. Ainsi, il perd son âme.

Les corps portent les séquelles des souffrances de la famille et contiennent les non-dits. Mais au fil du roman, la parole prend corps, que ce soit dans la voix du père, dans la voix de la narratrice ou encore dans ses mots qui s’inscrivent sur les morceaux de papier.

L’écriture donne une matérialité nécessaire à l’histoire de la famille.

Écrire c’est rendre présent ce qui est absent.

Quand, pour la première fois, Fraya ne dort pas à la maison, Betty et Flossie sont confrontées au silence lorsque personne ne répond au rituel « bonne nuit ». les jeunes filles décident d’écrire sur un papier glissé ensuite dans un bocal « bonne nuit » pour se les échanger lors d’une prochaine rencontre. Vide et silence cèdent leur place à l’écriture, une écriture qui soigne de l’absence, rangée dans un bocal, comme s’il s’agissait des bocaux de décoctions naturelles que fabrique le père.

Écrire c’est aussi « ex-corprier2 » la souffrance en la glissant dans un nouveau corps, celui de l’écriture.

Dans les bocaux, Betty glisse également le récit des viols de sa mère et de Fraya et celui de la première fois de Flossie. Elle enterre ces bocaux sous la scène du fond du jardin qu’elle appelle « Le bout du monde ». Écrire ces tragiques histoires, ce serait comme les sortir des corps pour apaiser les âmes. Mais il faut les conserver car paradoxalement, on ne doit pas les oublier. Le silence tue tandis que la parole a le pouvoir de libérer. Au bon moment. En attendant, les secrets restent fermés, dans des bocaux, sous terre. Mais au moins ils sont sortis des corps féminins.

L’écriture est ici un acte salvateur. La parole se matérialise en un acte physique qui affronte la souffrance.

L’écriture pour guérir

L’écriture combat ce qu’une autre parole aurait crée. Une malédiction. Betty n’y croit pas mais Flossie en est convaincue ; Lint, le petit frère pense être habité par des démons.

La voix du père est celle du guérisseur.

Il raconte des histoires, qui éduquent, qui guérissent des mauvaises pensées. Par exemple, lorsque Lint se sent oppressé par les démons, quand son corps souffre parce qu’il imagine le mal, Landon prépare un remède à son fils et lui raconte comment il va guérir. C’est par ces fictions que le père soigne le fils qui souffre de difficultés mentales. La parole incarnée dans l’écriture fonctionne également comme un remède magique qui peut combattre le démon. Betty décide de déterrer les récits de Fraya et de sa mère afin de les montrer à Leland, le jour où il la menace du même sort que sa sœur. Leland devient fou et quitte définitivement la famille. Comme si les mots avaient anéanti le grand frère démoniaque.

Betty est un roman américain, de la violence de la société raciste, des femmes longtemps et culturellement soumises à une culture patriarcale. C’est un roman américain parce que ces violences sont celles des mots, de l’écrit qui fait corps à la brutalité et caractérisent la société. Mais Betty est aussi un roman américain, en ce qu’il rappelle le réalisme magique de Gabriel Garcia Marquez, celui de Cent ans de solitude. Il semble qu’à travers ce roman, c’est l’histoire des origines qui se raconte, celles de Betty, celle d’une famille. Comme s’il s’agissait de proposer un mythe3 de la famille, qu’il faut explorer pour devenir soi.

1 https://www.cairn.info/revue-francaise-d-etudes-americaines-2012-2-page-3.

2 Le terme employé est un hapax (un mot crée et utilisé une fois, d’où la différence avec le néologisme). C’est une invention qui donne à voir au plus juste le propos. Cette invention ne m’appartient pas. Je l’ai rencontrée au cours de mes études mais je n’en connais plus la source, ni sa crédibilité. Peu importe, je le trouve tout à fait approprié ici.

3 https://www.cnrtl.fr/definition/mythe

2 thoughts on “Rentrée littéraire : Betty, une histoire des corps

  1. Treille says:

    Merci Mary pour cet article si complet et intéressant.
    J ai particulièrement aimé ta réflexion sur le pouvoir de la parole et comment les histoires peuvent guérir.

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