Extraits de textes

Les Thibault, tome premier Le cahier gris

« […] Il ne vous a parlé de rien ? »

— « Est-ce que vous ne savez pas combien il est hypocrite ? Il était silencieux, comme d’habitude ! »

— « Le cher garçon, malgré de sérieux défauts, n’est pas foncièrement mauvais », rectifia l’abbé. « Et nous estimons qu’en cette dernière occasion, c’est surtout par faiblesse, par entraînement, qu’il a péché : l’influence d’un camarade dangereux comme il y en a tant, hélas, dans les lycées de l’État… »

M. Thibault coula vers le prêtre un coup d’œil inquiet.

— « Voici les faits, Monsieur, dans l’ordre : c’est jeudi dernier… » Il se recueillit une seconde, et reprit sur un ton presque joyeux : « Non, pardon, c’est avant-hier, vendredi, oui, vendredi matin pendant la grande étude. Un peu avant midi, nous sommes entré dans la salle, rapidement comme nous faisons toujours… »Il cligna de l’œil du côté d’Antoine : « Nous tournons le bouton sans que la porte bouge, et nous ouvrons d’un seul coup.

« Donc, en entrant, nos yeux tombent sur l’ami Jacquot, que nous avons précisément placé bien en face de notre porte. Nous allons à lui, nous déplaçons son dictionnaire. Pincé ! Nous saisissons le volume suspect : un roman traduit de l’italien d’un auteur dont nous avons oublié le nom : Les Vierges aux rochers. »

— « C’est du propre ! » cria M. Thibault.

— « L’air gêné du garçon semblait cacher autre chose : nous avons l’habitude. L’heure du repas approchait. À l’appel de la cloche, nous prions le maître d’étude de conduire les élèves au réfectoire, et, resté seul, nous levons le pupitre de Jacques : deux autres volumes : Les Confessions de J.-J. Rousseau ; et, ce qui est plus déshonnête encore, excusez-nous, Monsieur, un ignoble roman de Zola : La Faute de l’abbé Mouret. »

— « Ah ! le vaurien ! »

— « Nous allions refermer le pupitre, quand l’idée nous vient de passer la main par derrière la rangée des livres de classe ; et nous ramenons un cahier de toile grise, qui, au premier abord, nous devons le dire, n’avait aucun caractère clandestin. Nous l’ouvrons, nous parcourons les premières pages… » L’abbé regarda les deux hommes de ses yeux vifs et sans douceur : « Nous étions édifié. Aussitôt nous avons mis notre butin en sûreté et, pendant la récréation de midi, nous avons pu l’inventorier à loisir. Les livres, soigneusement reliés, portaient au dos, en bas, une initiale : F. Quant au cahier gris, — la pièce à conviction, — c’était une sorte de carnet de correspondance ; deux écritures très différentes : celle de Jacques, avec sa signature : J. ; et une autre, que nous ne connaissions pas, dont la signature était un D majuscule. »

Les Thibault, Roger Martin du Gard (1922-1929)

Il fit une pause et baissa la voix : « Le ton, la teneur des lettres, ne laissaient, hélas !aucun doute sur la nature de cette amitié. À ce point, Monsieur, que nous pris un instant cette écriture ferme et allongée pour celle d’une jeune fille, ou, pour mieux dire, d’une femme… Enfin, en analysant les textes, nous avons compris que cette graphie inconnue était celle d’un condisciple de Jacques, non pas d’un élève de notre maison, grâce à Dieu, mais d’un gamin que Jacques rencontrait sans doute au lycée. Afin d’en avoir confirmation, nous nous sommes rendu le même jour auprès du censeur, — ce brave M. Quillard », dit-il en se tournant vers Antoine ; « c’est un homme inflexible et qui a la triste expérience des internats. L’identification a été immédiate. Le garçon incriminé, qui signait D., est un élève de troisième, un camarade de Jacques, et se nomme Fontanin, Daniel de Fontanin. »

— « Fontanin ! Parfaitement ! » s’écria Antoine. « Tu sais, père, ces gens qui habitent Maisons-Laffite, l’été, près de la forêt ? En effet, en effet, plusieurs fois cet hiver en rentrant le soir, j’ai surpris Jacques lisant des livres de vers que lui avait prêtés ce Fontanin. »

— « Comment ? Des livres prêtés ? Est-ce que tu n’aurais pas dû m’avertir ? »

— « Ça ne me semblait pas bien dangereux », répliqua Antoine, en regardant l’abbé comme pour lui tenir tête ; et, tout à coup, un sourire très jeune, qui ne fit que passer, éclaira son visage méditatif. « Du Victor Hugo, expliqua-t-il. Du Lamartine. Je l confisquais sa lampe pour le forcer à s’endormir. »