« Une nouvelle ère écologique », fiction ou réalité ?

Quand on lit Giono, l’écologie devient poésie. Dans Le Grand Vertige de Pierre Ducrozet, l’écologie c’est la survie de la poésie du monde. L’Entrée dans la nouvelle ère écologique d’Edgar Morin montre comment penser aujourd’hui notre biosphère dans toute sa complexité. Aussi alarmant soit son état, rien n’empêche de construire un nouveau monde. Que peut-on espérer ? Les mondes meilleurs que la littérature construit sont fictions. Ne sont-ils qu’utopie ?

La fiction au service des idéaux

Giono idéalise le monde dans L’Homme qui plantait des arbres. À l’aube de la première guerre mondiale, le narrateur se perd dans les déserts montagneux de la Provence Alpes Côte d’Azur. Il rencontre sur son chemin Elzéard Bouffier qui lui offre l’hospitalité. C’est un berger de 55 ans dont l’activité secondaire consiste à planter des arbres. Derrière le personnage se cache un idéal, celui du rapport que l’homme devrait entretenir avec la nature. Elle est chaos, elle devient nourricière, divine, grâce au créateur et au travail des hommes. Ces terres n’ont pas de nom ; elles sont situées en dehors de l’espace « sur des hauteurs absolument inconnues » ; elles sont immenses, tout juste localisées à la fin de la nouvelle, comme si elles n’étaient d’abord nulle part, un peu utopiques.

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C’est certainement ce monde que souhaiterait réinventer le mystérieux Adam Thobias dans Le Grand Vertige. Tandis qu’il doit diriger une commission sur le réchauffement climatique, il imagine parallèlement comment reconstruire ce monde dévasté notamment par la course au pétrole. Le personnage cherche une nouvelle manière de réapprovisionner le monde en énergie. Science et technologie seraient alors capables de rendre l’homme autonome et de préserver la nature.

Entre idéalisme et réalisme

Lors d’un dernier séjour, le narrateur de L’Homme qui plantait des arbres eut « besoin d’un nom de village pour conclure qu (il) étai(t) cependant dans cette région jadis en ruine et désolée ». Aussi arrive-t-il à « Vergons ». Les référents spatiaux ancrent enfin l’histoire dans une réalité. Ces marqueurs de la littérature régionale, laquelle inscrit dès le début les récits dans les décors réalistes des campagnes qu’occupent des personnages principaux, demeurent toutefois rares. En effet, les habitants des quelques villages restent anonymes et vivent comme dans le mythique âge d’or.

Entre le roman d’aventures et le roman de la réalité

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site des grottes de Pindaya, Birmanie

Aussi, Les frontières entre fiction et réalité sont par moment peu distinctes dans Le Grand Vertige. Le contexte ne peut être plus réaliste. Les problèmes écologiques y sont un jeu de pouvoir. Chaque personnage nous emmène aux quatre coins du monde où on retrouve des réalités politiques destructrices. Mais très vite, c’est aussi dans des aventures démesurées que le lecteur se trouve plongé. Jusqu’à ce que le rythme décélère. Les personnages s’assoient, dans un monde qu’on ne reconnaît pas. Quelques temps. Et puis, doucement, les préoccupations du quotidien, les sentiments humains refont surface. Il faut y revenir à cette réalité. La fuite n’existe pas.

Pourquoi ces deux romans ?

Parce que le premier est beau, parce que le second séduit. Mais les vraies raisons apparaissent dans le recueil de discours d’Edgar Morin, L’Entrée dans l’ère écologique. Une nouvelle ère. Finies les utopies prolétariennes de Marx, Neulif ou encore Zola dans « Le Travail ». L’industrie, dans le sens de travail qui consiste à produire et vendre, n’est plus au centre de la société idéale. Bien au contraire. Pour Edgar Morin, cet âge ancien invitait à dominer la nature, produire et consommer, au nom de la révolution prolétarienne.

Et en effet, sur ce point, Giono est en rupture, voire en avance sur son temps. Ce qu’il propose, c’est l’union entre l’homme et la nature, une collaboration qui permet à chacun de revenir à la vie. Et c’est ça qui est au cœur de la pensée d’Edgar Morin. L’homme est à la fois lié à la nature et en est distinct. Quant au personnage de Pierre Ducrozet, il se bat pour que l’homme cesse d’épuiser notre planète. Si ces deux romans peuvent être associés, c’est qu’ils reflètent la nouvelle pensée écologique et sociale.

Comment se lient pensée écologique et pensée sociale

couverture du livre Edgar Morin, L'Entrée dans l'ère écologique, éditions Mikros

Edgar Morin remet en cause le concept de développement, lequel ne signifie plus que croissance économique. Afin que le développement économique ne suscite plus un sous-développement éthique, il s’agirait de l’adapter aux véritables besoins. Tandis que « Le déchaînement du profit, de la pression de la civilisation, ont conduit non seulement à la surconsommation, et au gaspillage, mais aussi à la dégradation de la civilité et du civisme », le philosophe propose de civiliser, solidariser et lutter contre le développement régressif de la spécialisation. En compartimentant les savoirs, en divisant les groupes, le peuple se désintègre. Il faut reconstituer le peuple.

N’est-ce pas ce que réalise Adam Thobias en convoquant les différents personnages aux univers variés qui participeront sans le savoir à son œuvre ? Il les réunit autour d’une même cause : transformer la société et sauver la biosphère.

Critique de la raison pure:  Emmanuel Kant, Alain Renaut: Livres

Échos à la philosophie kantienne. Cette idée d’un peuple qui doit se constituer rappelle l’ambition du philosophe des Lumières. En effet, il pensait qu’un peuple devait être éduqué pour s’émanciper des princes. Edgar Morin fait explicitement appel à la pensée kantienne lorsqu’il se demande ce qu’on peut espérer après avoir exposé ce que nous sommes et et ce que nous avons à faire. Il présente trois principes de l’espérance : la possibilité humaine qui consiste à aller vers l’improbable, la potentialité humaine qui n’est qu’à peine exploitée et la métamorphose comme processus naturel de transformation.

Deux romans d’espoir d’entrer dans l’ère écologique.

Réaliser l’improbable

Elzéard Bouffier réalise l’improbable en consacrant sa vie à planter des arbres. Adam Thobias organise également l’improbable ( je ne développerai pas cette partie temps que tout le monde n’aura pas lu Le Grand Vertige !).

Exploiter tout le potentiel humain

C’est sur les capacités de l’homme que compte notre mystérieux professeur Adam Thobias. En effet, dans le roman, il ne s’agit pas d’opposer la technologie à l’écologie. Au contraire, il cherche à mettre en commun l’ensemble des savoirs, des compétences de chacun afin de reconstruire un monde, et science et technologie y ont leur place. Ceci n’est pas sans refléter la pensée de Morin pour qui la compartimentation des savoirs mène à la perte du monde.

Le principe de métamorphose

Enfin, Giono met en scène la métamorphose naturelle de l’environnement d’Elzéard Bouffier : « la création avait l’air d’ailleurs de s’opérer en chaîne ». Les arbres permettent au cours d’eau de se remplir, les villages peuvent désormais se construire, et d’autres plantes se sont mises à pousser. La vie a ainsi repris dans les villages abandonnés.

Même si Giono est un peu à l’écart, dans le temps et par sa vision idéalisée, pourquoi pas l’associer au roman de Pierre Ducrozet qui, lui, ne l’oublie pas cette réalité avec laquelle il s’agit de composer. Il me semble qu’avec ces deux œuvres, ce qu’on peut espérer, c’est d’entrer dans « la nouvelle ère écologique ». La littérature, la fiction, nous montre le seuil d’une nouvelle réalité.

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