Manhattan Transfer : Jimmy Herf est-il un révolté ?

Il semblerait que le nombre de personnages dans Manhattan Transfert ait généré suffisamment de curiosité pour que des lecteurs aient compté. Aussi futile que cela puisse paraître, j’ai également été tentée. J’ai aussi eu envie de recenser les personnages principaux, analyser chaque parcours, dont celui de Jimmy Herf. Par fascination. Pour avoir une bonne raison de relire le roman, autrement, dans un autre ordre parce qu’après tout, il n’y en a pas vraiment ; dans l’espoir aussi de reconstruire un sens, si il y en a un. Et puis, à la lecture de l’article de Sartre dans Situation I, un chemin de (re)lecture s’est dessiné :

Extrait de Situation I de Sartre :

«  Dans une société capitaliste les hommes n’ont pas de vies, ils n’ont que des destins : cela, il ne le dit nulle part, mais partout il le fait sentir ; [Dos Passos] insiste discrètement, prudemment, jusqu’à nous donner un désir de briser nos destins. Nous voici des révoltés ; son but est atteint.  »

commente Sartre dans Situation I au sujet du roman Manhattan Transfert. Si la révolte selon Sartre consiste à échapper à son destin, Jimmy Herf est-il un révolté ?

Pourquoi Jimmy Herf ?

Ellen ne se révolte pas

Par élimination ! Il est d’abord un des personnages les plus présents du début à la fin du roman, aux côtés d’Ellen. Mais Ellen, si elle réussit toujours à tourner le dos à son destin, c’est sans le choisir tout à fait. Par exemple, elle accepte l’homosexualité de son premier mari et divorce ; elle épouse Jimmy parce que Stan est mort. Elle décide toutefois d’arrêter la scène, qui lui assurait pourtant là un avenir faste.

Et Jimmy ?

Jimmy,lui, choisit. Enfant, il refuse d’aller se coucher sans avoir pu voir sa mère malade. C’est par un demi-tour et une fuite qu’il échappe aux ordres de sa tante. Plus âgé, il fait face à l’oncle Jeff. L’oncle Jeff, de sa fenêtre, regrette la vague d’immigration que connaît New York, de sa chaise de salle à manger, il refuse d’aider l’ami de la famille, Joe Harland, ancien homme d’affaires, déchu, clochard et alcoolique. Jimmy Herf ne veut suivre ses pas. Il ne deviendra pas banquier mais se dirigera vers le journalisme à la fin de ses études. Enfin, accablé par les malheurs, il veut quitter Manhattan et quitte Manhattan.

Une succession d’échecs

Mais s’il quitte la ville, c’est pour fuir ses échecs. C’est à un journalisme médiocre qu’il se livre. Et d’ailleurs lui-même s’ennuie de son métier. Amoureux d’Ellen, il réussit enfin à l’épouser après de multiples peines. Ils ont un enfant mais très vite le couple divorce. Ainsi, Jimmy Herf ressemble à bien d’autres personnages qui eux aussi ont échappé à la réussite.

Manhattan Transfer, le roman de l’errance

Réussite ou non, pas un personnage ne suit un chemin. Manhattan Transfer est le roman des multiples routes. De nombreux trajets, en taxi ou à pied le plus souvent, au milieu de New York, dynamisent le récit. Très souvent les personnages sont contrariés ; alors, ils marchent sans trop savoir jusqu’où, la destination importe peu. Ils se croisent plus ou moins succinctement, dans leurs errances respectives et Jimmy Herf n’échappe pas à la règle. C’est celle de New York, là où on voit les gens provenant d’Ellis Island, là où on arrive en bateau, que l’on quitte en bateau, comme Jimmy Herf quand il suit son destin. Les personnages ne font que suivre leur destin, et celui de Jimmy Herf consiste à ne jamais avoir de but :

«  Vous allez loin ? – je ne sais pas trop…assez loin.  »

New York, aux prises du capitalisme

Selon Sartre, Dos Passos accuse le capitalisme d’être responsable de l’absence de vie (choisie et qui s’oppose alors au destin, subi). N’est-ce pas là-dessus qu’insiste le plus, et toujours aussi discrètement Dos Passos ? Comme le suggère Jean Méral dans son article « La représentation romanesque de New York dans Manhattan Transfert  », le capitalisme défigure les personnages. On pense à l’alcool qui très souvent anime des scènes fougueuses ; on pense au feu, aux pompiers. Ils symbolisent la menace qui hante le récit, quand ils n’incarnent pas le malheur qui est venu frapper. Stan meurt brûlé dans son appartement ; Anne est rongée par les flammes dans l’atelier de couture de madame Soubrine pour qui elle travaille.

L’œuvre du capitalisme

L’alcool est celui de ceux qui refusent le capitalisme : artistes et clochards (C’est ici l’occasion d’évoquer Congo devenu bootlegger, et qui est sans doute celui qui, ironiquement, réussit la plus belle ascension sociale du roman  !). Stan est fils d’un grand homme d’affaires. Il se rebelle, se noie dans l’alcool et brûle dans son appartement. Enfin, Anne est l’ouvrière, qui se livre entièrement à sa tâche tandis que madame Soubrine, lorsqu’elle découvre les flammes, s’inquiète de rassurer ses clientes dans la pièce à côté afin qu’elles ne quittent pas l’atelier. L’argent. Anne est défigurée.

Un roman impressionniste

L’argent est au cœur du roman. Il serait l’unique lien parmi tous ces destins singuliers qui se juxtaposent dans une chronologie diégétique tout juste indiquée. Si trois grandes parties se distinguent, le roman se construit essentiellement par touches discontinues, par morceaux de vies. Il se construit aussi géographiquement, à travers tous ces déplacements toutefois incapables de donner au lecteur une cartographie précise de la ville. Les quartiers sont disposés les uns à côté des autres : quartiers d’affaires, quartiers résidentiels, du plus luxueux au plus modeste, quartiers pauvres. Ici aussi, c’est le capitalisme qui dessine New York. Touches et mouvements construisent le roman, comme un tableau impressionniste, visuel et sonore.

Extrait de Manhattan Transfert

« Poursuite du bonheur, inévitable poursuite…droit à la vie, à la liberté et…Une nuit noire sans lune. Jimmy Herf remonte South Street, tout seul. Derrière les entrepôts, les bateaux dressent dans la nuit l’ombre de leur squelette. “Bon Dieu ! oui, je reconnais que je ne sait pas que faire…”, dit-il tout haut. Pendant toutes ces nuits d’avril, pendant qu’il arpentait ces rues, tout seul, un gratte-ciel l’a obsédé, un édifice cannelé, un édifice qui tombe dessus du haut d’un ciel balayé par les nuages. Des machines à écrire font continuellement pleuvoir dans les oreilles des confetti de nickel argenté. […]. Et il tourne et tourne autour des blocks, dans l’espoir de trouver la porte du gratte-ciel bourdonnant, aux fenêtres de clinquant ; il tourne et tourne autour des blocks et ne trouve pas la porte. »

Les impressions de Jimmy Herf peignent le tableau. Il n’échappe pas au lecteur la poéticité du texte, revendiquée dans les épigraphes qui introduisent chaque chapitre, comme en hommage à ces « hommes [qui] n’ont pas de vies, [qui]n’ont que des destins ». Face à eux, face à cette ville que le capitalisme infecte, face à Jimmy Herf, le lecteur a envie de briser son destin, comme le prédit Sartre. Ce roman est un hymne à la liberté.

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