Mémoires d’une jeune fille rangée ou le mythe beauvoirien

Simone de Beauvoir militante

Nous connaissons tous Beauvoir ; et finalement peu son œuvre. Droit à l’avortement, luttes contre les féminicides, sont autant de paroles qui ont dernièrement fait écho à la sienne, pionnière dans la lutte féministe du XXe siècle. Mais n’oublions pas les autres engagements. Par exemple, profondément indignée par l’horreur de la guerre d’Algérie, l’écrivaine manifeste sa révolte à travers ses publications, mais aussi dans les actes, en sensibilisant l’opinion sur les méthodes appliquées par l’armée française dans le cadre de l’arrestation de Djamila Boupacha, militante du FLN, torturée et violée. Elle signe le Manifeste des 121 « déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie », défendant entre autre le droit des appelés à refuser cette guerre. Dans ce combat, elle se rapproche de Gisèle Halimi.

Une œuvre variée

Quoi qu’il en soit, son nom est là, bien inscrit, avant tout parce qu’elle l’a voulu. Elle a consacré sa vie à l’écriture. On pense à son essai Le Deuxième Sexe, considéré comme scandaleux à l’heure de sa publication, et plébiscité aujourd’hui parce qu’il révèle les injustices induites par une culture patriarcale toujours trop puissante. Ses romans et ses récits autobiographiques reflètent et pensent également notre société. Étudier Beauvoir, c’est faire revivre une œuvre. En cela, c’est déjà agir.

« Je suis née à quatre heures du matin, le neuf janvier, dans une chambre aux meubles laqués de blanc »

En 1958, elle entreprend enfin l’œuvre qu’elle a toujours souhaité écrire : son autobiographie d’abord par la publication des Mémoires d’une jeune fille rangée. Ce premier récit est suivi de trois autres : La Force de l’âge, La force des choses, Tout compte fait. L’œuvre autobiographique de Simone de Beauvoir se lit comme le récit de l’existence d’une jeune femme devenue un personnage littéraire qui incarne la lutte pour les libertés. « Je suis née à quatre heures du matin, le neuf janvier, dans une chambre aux meubles laqués de blanc». Ainsi débute la somme mémorielle de l’écrivaine dans les Mémoires d’une jeune fille rangée, par cette donnée précise, factuelle qui indique le temps où elle n’est pas encore, où elle n’a pas encore conscience d’être.

L’enfance de Beauvoir : un récit fondateur

Simone de Beauvoir considère que la première partie de sa vie s’arrête en 1929, lors de son obtention de l’agrégation. Elle a vingt ans. Les années qui précèdent, d’enfance et de jeunesse, sont les années de formation. Mémoires d’une jeune fille rangée se lit comme un récit fondateur. Au cours de cette période, apparaît en toute discrétion ce que la petite fille deviendra. Ses caprices seraient la marque d’un « extrémisme auquel [elle n’a] jamais tout à fait renoncé » et « quand on prétendait [lui] imposer des contraintes injustifiées, [elle se révoltai[t] ». Extrémisme et révolte ont en effet guidé le chemin de l’écrivaine philosophe. Son entrée au cours désir en octobre 1913 constitue la première étape de sa formation. Elle découvre les joies des études « j’aimais apprendre », « je m’enchantais », « je m’émouvais ».

Le père incarne tout ce qu’elle ne deviendra pas

Sa douce enfance est également marquée par ses séjours familiaux à la maison de campagne de Meyrignac. Elle en retient une coupure avec la morosité de la vie citadine, heureusement animée par ses lectures. Aussi, Simone de Beauvoir s’initie à l’écriture, l’une de ses premières œuvres s’intitulant La Famille Cornichon ! Un autre élément constitue la genèse de la vie de l’auteure : son admiration pour son père, une admiration montrée, avec ironie, comme un peu naïve, compte-tenu des valeurs de celui-ci. Fervent passionné de théâtre et de littérature, Monsieur de Beauvoir se félicite de son rang social. Il se considère comme un aristocrate, aime « paraître », éprouve du « dégoût » pour la république, déteste les métèques, les juifs et Dreyfus ! Ce qu’il aime, c’est la famille, dans laquelle il détient un rôle primordial en tant qu’homme puisque « la femme est ce que son mari la fait, c’est à lui de la former ». Telles sont les paroles que la narratrice rapporte du souvenir de son père, celui qui incarne tout ce qu’elle ne deviendra pas.

Elle voudrait écrire Zaza, l’amie perdue

Cette période est également marquée par son amie Zaza, rencontrée au cours Désir. Les deux jeunes filles grandissent ensemble. Toute son œuvre est empreinte de cette amitié, qui en est même constitutive. Elle est à l’origine de la construction de nombreux de ses personnages féminins. Elle voudrait écrire Zaza, l’amie perdue, décédée d’une maladie à l’âge de 21 ans. Ce décès marque la fin de Mémoires d’une jeune fille rangée. Souvent, on retrouve son fantôme, dans les fictions dans un premier temps, jusqu’à ce que l’auteure réussisse enfin à écrire son autobiographie. Elle veut la faire revivre par l’écriture.

Le chemin de la philosophie existentialiste

La rupture avec Dieu constitue le dernier élément essentiel à l’élaboration du mythe beauvoirien. Alors que la jeune enfant voue un culte irréprochable à Dieu, élevée par une mère catholique, brusquement à quatorze ans, elle réalise qu’elle n’y croit plus. Elle essaiera d’ailleurs d’entraîner Zaza sur le chemin de cette première liberté trouvée. Mais son amie, qui a reçu une éducation stricte, peinera à s’ouvrir à une autre vision.

1924-1925 sont les années du bac, auxquelles succéderont des études brillantes, jusqu’à l’obtention de l’agrégation. Elle arrive deuxième, juste après Sartre. Ses camarades de cours sont Merleau-Ponty, Claude Lévi-Strauss et René Maheu, à qui elle doit son célèbre surnom : le Castor (« beavor », en anglais, paronyme de « Beauvoir », signifie « castor »). Sartre, lui, forme un trio exclusif avec Nizan (qui mourra à la guerre) et Maheu. Ils ont mauvaise réputation, sont toujours à l’écart des autres. Pourtant Sartre s’intéresse à Beauvoir. Il l’invite à dîner. Désintéressée, voire désinvolte, elle envoie sa sœur. Mais rapidement, elle se rend quand même chez lui ; ils se lient aussitôt. Ils préparent les oraux de l’agrégation ensemble et ne se quitteront plus, dans leurs travaux, dans leurs amours.

C’est ainsi que le travail de Beauvoir prend le chemin de la philosophie existentialiste, en rupture avec Dieu, et dans les pas de Sartre.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *